Digger
Vu
3 octobre 2026 – Kinepolis Hasselt IMAX
Année
2026
Réalisation
Alejandro González Iñárritu
Durée
129′
Casting
T.Cruise, J.Goodman, R.Ahmed, S.Hüller, E.D’arcy, J.Plemons
Une farce climatique au bord du chaos
Avec Digger, Alejandro González Iñárritu livre un long-métrage explosif, hybride et vertigineux. Librement inspirée de la trame apocalyptique de Dr. Strangelove et nourrie de références majeures au cinéma de studio (Citizen Kane, Fellini, Cassavetes ou encore le Synecdoche, New York de Charlie Kaufman), cette farce politique aux accents brechtiens bouscule autant qu’elle fascine.
Le postulat de départ est d’une efficacité redoutable : Digger Rockwell, baron du pétrole texan cynique, apprend que ses forages irresponsables au Groenland ont libéré du méthane et détaché une banquise gigantesque — grande comme Manhattan — qui menace d’engloutir l’Europe sous un tsunami sans précédent. Alors que le monde panique, Digger tente de manipuler le « narrative control » auprès d’un président américain mourant, joué avec une réjouissante démesure par John Goodman. À leurs côtés, le scientifique Ganesh (Riz Ahmed, excellent en seule voix de la raison) tente d’endiguer la catastrophe face à des politiques dépassés.

C’est au bout d’un premier acte trompeur que le film opère sa grande bascule conceptuelle : nous découvrons que nous assistons aux répétitions d’une pièce de théâtre satirique intitulée Fossil Fools, portée par un comédien nommé Curtis Markson (interprété par Tom Cruise). En orchestrant ce récit dans le récit, Iñárritu ne se contente pas de railler la crise climatique ou les satires bienpensantes à la Don’t Look Up ; il interroge la fonction même de l’art et du spectacle face à la fin du monde. Quelle est la valeur de la satire lorsque la réalité dépasse la fiction ?
La grande force du film réside dans la performance de sa star. Métamorphosé sous d’épaisses prothèses (prophétique métaphore d’un corps artificiellement préservé, à l’image de la vieille chatte incontinente qu’il couve dans sa demeure), Tom Cruise livre une prestation d’une intensité folle. Jouant avec son propre statut d’invulnérabilité hollywoodienne et les fantômes de Magnolia, il incarne un anti-Tom Cruise saisissant. La scène maîtresse — une tirade virtuose de dix minutes en plan-séquence où il dénonce la responsabilité collective d’un public dépendant au pétrole tout en feignant de le haïr — constitue un moment de bravoure saisissant.

Certes, le long-métrage n’est pas exempt de défauts. La structure bégayante, les monologues parfois didactiques et le sous-emploi regrettable de seconds rôles talentueux comme Sandra Hüller ou Michael Stuhlbarg pourront agacer. La tonalité grinçante et la saturation visuelle sous une lumière grise de fin des temps créent une expérience volontairement étouffante.
Mais cet excès est précisément ce qui rend l’entreprise fascinante. La mise en scène déploie un travail plastique somptueux : la cinématographie Brueghelienne d’Emmanuel Lubezki, les décors monumentaux de Dennis Gassner et la musique entêtante de Cosmo Sheldrake créent une atmosphère surréaliste et viscérale.
Frustrant, chaotique et résolument postmoderne, Digger est une œuvre-monstre qui prend des risques considérables. En transformant notre déni écologique en une farce théâtrale grinçante, Iñárritu et Cruise livrent un objet cinématographique audacieux et mémorable, appelé à susciter de passionnants débats.
Si vous avez aimé : Don’t Look Up (2021), Years and Years (2019), Vice (2018), Birdman (2014), Synecdoche, New York (2008), There Will Be Blood (2007), Dr. Strangelove (1964)

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