Backrooms
Vu
17 juin 2026 – Pathé LLN
Année
2026
Réalisation
Kane Parsons
Durée
111′
Casting
C.Ejofor, R.Reinsve, M.Duplass, F.Bennett, L.Maxwell, R.Bobroczkyi
L’architecture de l’angoisse – Quand Internet devient cauchemar cinématographique
Il est rare qu’un phénomène issu d’Internet franchisse le seuil du grand écran avec une telle ambition formelle. Avec Backrooms, Kane Parsons transforme sa mythologie née d’un creepypasta et d’une série YouTube virale en une expérience cinématographique à la fois fascinante, déroutante et profondément immersive. Le résultat oscille entre choc visuel et vertige narratif, comme si le film refusait constamment de choisir entre cauchemar conceptuel et récit psychologique structuré.
Le point d’ancrage est simple : Clark, vendeur de meubles au bord de l’effondrement personnel, découvre un passage menant à un espace infini de pièces jaunes, de couloirs sans fin et de bureaux désertés. Ce labyrinthe, bientôt exploré par sa thérapeute Mary, devient un prolongement de leurs traumatismes respectifs. Très vite, la frontière entre réalité, mémoire et hallucination se dissout, laissant place à un monde où les espaces semblent générés par l’esprit autant que par une logique physique.

Là où le film impressionne immédiatement, c’est dans sa construction visuelle. Les décors monumentaux, construits sur des milliers de mètres carrés, donnent à l’ensemble une matérialité presque dérangeante. Les lumières fluorescentes, les tapis usés et les murs jaunâtres composent une esthétique de l’étrange familier, évoquant des lieux reconnaissables mais profondément déformés. Cette architecture de l’inquiétude transforme chaque plan en piège potentiel, chaque couloir en menace latente.
Mais Backrooms n’est pas seulement une prouesse de production design. C’est aussi une réflexion sur les espaces mentaux et la manière dont le trauma restructure la perception du réel. Le film explore l’idée que ces labyrinthes pourraient être des projections psychiques, où les personnages se retrouvent confrontés à leurs propres failles. Cette dimension introspective donne au récit une densité inattendue, même si elle tend parfois à ralentir le rythme.
Car c’est bien là que le film divise. Sa narration volontairement opaque, proche de l’esthétique du found footage et de la non-explication, fascine autant qu’elle frustre. Certains y verront une liberté rare, proche d’un cinéma d’atmosphère radical, où l’inconnu prime sur la résolution. D’autres ressentiront une forme de stagnation, notamment lorsque la dimension psychologique prend le pas sur l’exploration pure du labyrinthe. Le film hésite entre abstraction totale et récit plus balisé, et cet entre-deux peut parfois affaiblir son impact.

Heureusement, les performances donnent une vraie épaisseur émotionnelle à l’ensemble. Chiwetel Ejiofor compose un personnage brisé mais crédible, tandis que Renate Reinsve apporte une sensibilité troublante à une figure elle-même hantée par son passé. Leur dynamique donne un ancrage humain à un univers qui pourrait facilement devenir purement conceptuel. La mise en scène, entre caméra rigide et dérives de found footage, renforce encore cette sensation d’instabilité permanente.
On sent également une ambition thématique forte : la peur du vide, la mémoire déformée, la répétition des traumatismes, mais aussi une lecture plus contemporaine sur l’isolement et les constructions mentales dans lesquelles on s’enferme. Le film pousse parfois ces idées de manière appuyée, mais il parvient malgré tout à maintenir une cohérence d’ensemble grâce à sa puissance d’évocation.
Au final, Backrooms s’impose comme une œuvre imparfaite mais marquante, un film d’horreur qui privilégie l’expérience sensorielle et intellectuelle à la narration classique. Trop abstrait pour certains, trop contrôlé pour d’autres, il n’en reste pas moins une proposition singulière, portée par un jeune cinéaste déjà sûr de sa vision. Une œuvre qui ne se contente pas d’adapter un univers viral, mais tente d’en faire un langage cinématographique à part entière — quitte à perdre parfois son spectateur dans les couloirs qu’elle a elle-même construits.

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