Sirāt
Vu
16 septembre 2025 – Kinepolis Rocourt
Année
2025
Réalisation
Oliver Laxe
Production
Pyramide Films
Casting
S.López, B.Núñez Arjona, R.Bellamy, S.Gadda
Un film qui se vit plus qu’il ne se raconte
Il est des films qui se vivent davantage qu’ils ne se racontent. Sirāt, présenté en compétition officielle à Cannes, appartient à cette catégorie d’expériences où l’image, le son et le décor se conjuguent pour emporter le spectateur dans une odyssée sensorielle et métaphysique. Avec ce quatrième long-métrage, Oliver Laxe, cinéaste franco-espagnol remarqué pour Mimosas et Fire Will Come, poursuit son exploration des marges et des quêtes existentielles, en choisissant cette fois le désert marocain comme théâtre d’une dérive collective.
Le point de départ est simple et presque banal: Luis, un père interprété par un Sergi López à la présence sobre et imposante, cherche sa fille disparue depuis cinq mois. Accompagné de son jeune fils Esteban et d’un petit chien attachant, il croise la route d’une tribu de ravers itinérants en partance pour une nouvelle fête. Très vite, ce groupe bigarré, composé de marginaux cabossés et de survivants de la route, devient une famille de substitution dans laquelle Luis tente de trouver des réponses. Mais sous les beats hypnotiques de Kangding Ray et l’apparente euphorie des danses, perce une atmosphère de fin du monde: rumeurs de guerre, état d’urgence, paysages arides, tout concourt à transformer la quête intime en méditation collective sur la mort, la perte et l’incertitude.

La première heure séduit par son immersion sensorielle. Laxe filme la rave comme une transe visuelle et sonore, où chaque vibration de basse résonne contre les parois rocheuses, où les corps s’oublient dans le mouvement, et où le spectateur, presque malgré lui, est happé par la cadence. Le désert devient alors bien plus qu’un décor: il est à la fois lieu de communion et espace d’égarement, miroir de notre solitude comme de notre besoin de communauté. Ces séquences, magnifiquement photographiées, installent une intensité méditative qui rappelle à quel point le cinéaste sait capter l’infime et l’immense.
Mais à mesure que l’odyssée progresse, le film se transforme. La route se fait périlleuse, les liens se tendent et la narration se fragmente volontairement pour plonger dans une forme de chaos symbolique. La quête de la fille se brouille derrière une succession d’épreuves absurdes, tragiques ou violentes, où la mort semble rôder à chaque détour. Laxe prend ici le parti du risque, quitte à frustrer: ses métaphores foisonnantes et ses ruptures de ton déroutent autant qu’elles fascinent. La tension culmine dans un second acte où l’angoisse devient presque insoutenable, mais où le discours sur la fin du monde et la fragilité humaine se perd parfois dans une abstraction trop appuyée.

Sirāt impressionne par sa mise en scène ambitieuse, son travail sonore envoûtant et sa capacité à rendre palpable la rudesse du désert. Le film ose une plongée radicale dans l’expérience sensorielle et existentielle, au point de désorienter le spectateur, pris entre fascination et perplexité. Si l’ensemble reste inégal, parfois confus et volontiers opaque, il impose néanmoins une atmosphère singulière qui ne s’oublie pas facilement.
Au fond, Laxe signe moins un récit linéaire qu’un voyage initiatique, un pont fragile entre enfer et paradis, où chaque spectateur doit tracer son propre chemin. Sirāt n’atteint pas toujours la puissance de ses ambitions mais il confirme le talent d’un auteur qui préfère le vertige de l’incertitude aux conforts de la narration classique. Un film imparfait, parfois irritant, mais qui hante durablement l’imaginaire.

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