Sirāt

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Un film qui se vit plus qu’il ne se raconte

Il est des films qui se vivent davantage qu’ils ne se racontent. Sirāt, présenté en compétition officielle à Cannes, appartient à cette catégorie d’expériences où l’image, le son et le décor se conjuguent pour emporter le spectateur dans une odyssée sensorielle et métaphysique. Avec ce quatrième long-métrage, Oliver Laxe, cinéaste franco-espagnol remarqué pour Mimosas et Fire Will Come, poursuit son exploration des marges et des quêtes existentielles, en choisissant cette fois le désert marocain comme théâtre d’une dérive collective.

Le point de départ est simple et presque banal: Luis, un père interprété par un Sergi López à la présence sobre et imposante, cherche sa fille disparue depuis cinq mois. Accompagné de son jeune fils Esteban et d’un petit chien attachant, il croise la route d’une tribu de ravers itinérants en partance pour une nouvelle fête. Très vite, ce groupe bigarré, composé de marginaux cabossés et de survivants de la route, devient une famille de substitution dans laquelle Luis tente de trouver des réponses. Mais sous les beats hypnotiques de Kangding Ray et l’apparente euphorie des danses, perce une atmosphère de fin du monde: rumeurs de guerre, état d’urgence, paysages arides, tout concourt à transformer la quête intime en méditation collective sur la mort, la perte et l’incertitude.

La première heure séduit par son immersion sensorielle. Laxe filme la rave comme une transe visuelle et sonore, où chaque vibration de basse résonne contre les parois rocheuses, où les corps s’oublient dans le mouvement, et où le spectateur, presque malgré lui, est happé par la cadence. Le désert devient alors bien plus qu’un décor: il est à la fois lieu de communion et espace d’égarement, miroir de notre solitude comme de notre besoin de communauté. Ces séquences, magnifiquement photographiées, installent une intensité méditative qui rappelle à quel point le cinéaste sait capter l’infime et l’immense.

Mais à mesure que l’odyssée progresse, le film se transforme. La route se fait périlleuse, les liens se tendent et la narration se fragmente volontairement pour plonger dans une forme de chaos symbolique. La quête de la fille se brouille derrière une succession d’épreuves absurdes, tragiques ou violentes, où la mort semble rôder à chaque détour. Laxe prend ici le parti du risque, quitte à frustrer: ses métaphores foisonnantes et ses ruptures de ton déroutent autant qu’elles fascinent. La tension culmine dans un second acte où l’angoisse devient presque insoutenable, mais où le discours sur la fin du monde et la fragilité humaine se perd parfois dans une abstraction trop appuyée.

Sirāt impressionne par sa mise en scène ambitieuse, son travail sonore envoûtant et sa capacité à rendre palpable la rudesse du désert. Le film ose une plongée radicale dans l’expérience sensorielle et existentielle, au point de désorienter le spectateur, pris entre fascination et perplexité. Si l’ensemble reste inégal, parfois confus et volontiers opaque, il impose néanmoins une atmosphère singulière qui ne s’oublie pas facilement.

Au fond, Laxe signe moins un récit linéaire qu’un voyage initiatique, un pont fragile entre enfer et paradis, où chaque spectateur doit tracer son propre chemin. Sirāt n’atteint pas toujours la puissance de ses ambitions mais il confirme le talent d’un auteur qui préfère le vertige de l’incertitude aux conforts de la narration classique. Un film imparfait, parfois irritant, mais qui hante durablement l’imaginaire.

Scénario
1.5/5

Acting
3.5/5

Image
4.5/5

Son
4/5

Note globale
67.5%

Sirāt, présenté à Cannes, est une œuvre sensorielle et métaphysique où Oliver Laxe entraîne le spectateur dans une odyssée au cœur du désert marocain. Partant d’une quête intime – un père cherchant sa fille disparue – le récit se mue en voyage collectif entre extase rave et apocalypse imminente. Porté par une mise en scène hypnotique et une bande-son envoûtante, le film fascine autant qu’il déroute, oscillant entre puissance visuelle et abstraction déroutante. Malgré ses excès et son opacité, il laisse une empreinte singulière et persistante.

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  1. Une fois encore, c’est une merveilleuse chronique que tu nous offres sur ce film. Une fois encore, nous buttons au même endroit.

    Le dernier acte me semble par trop grotesque, mais pour le reste, je suis sous le charme. On pense à mille références, au « salaire de la peur » et à « Mad Max » évidemment. Avec un peu de recul, c’est vers d’autres ponts que je m’engagerais, entre l’enfer d’Herzog et les paradis artificiels de Jodorowsky pourrait se situer ce Sirat. On pourrait même y déceler quelque chose du western métaphysique de Monte Hellman, « la mort tragique de Leland Drum ».

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    1. Merci beaucoup pour ton retour, toujours stimulant à lire ! Je comprends tout à fait ton ressenti face au dernier acte : ce côté excessif peut séduire autant qu’il peut dérouter, et c’est sans doute ce qui crée cette fracture de réception.
      Tes parallèles sont passionnants : Herzog et Jodorowsky ouvrent des pistes de lecture très riches, et l’évocation de Monte Hellman me plaît particulièrement — son cinéma, souvent en marge, éclaire bien cette dimension métaphysique et étrange du film. Tu me donnes envie de revoir La mort tragique de Leland Drum pour tracer ces échos.

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