Endless Cookie
Vu
26 avril 2026 – À domicile
Année
2025
Réalisation
Seth & Peter Scriver
Durée
97′
Distribution
MUBI
Entre absurdité et gravité, un récit hors normes
Avec Endless Cookie, les demi-frères Seth Scriver et Peter Scriver signent une œuvre inclassable, à la frontière du documentaire et de l’animation expérimentale. Ce projet, né d’une volonté simple – capturer le talent de conteur de Pete – se transforme progressivement en un objet filmique foisonnant, aussi déroutant que profondément attachant. À travers cette entreprise tentaculaire, le film explore les liens familiaux, les fractures identitaires et la mémoire collective des communautés autochtones canadiennes, tout en se racontant lui-même.
Dès les premières minutes, le ton est donné : Endless Cookie ne suivra aucune ligne narrative classique. Les récits de Pete, faits d’anecdotes qui bifurquent sans cesse, deviennent la matière première d’un montage éclaté où les histoires s’interrompent, se superposent ou se perdent avant de ressurgir plus tard. Ce chaos apparent reflète autant le processus de création du film – étalé sur près d’une décennie – que la nature même de la parole familiale, libre, imprévisible et collective. Le spectateur est ainsi plongé dans un flux continu de digressions, où l’essentiel ne réside pas tant dans les histoires racontées que dans la manière de les partager.

Visuellement, le film adopte une esthétique volontairement brute et fantasque. Les personnages prennent des formes improbables – objets, aliments, silhouettes grotesques – dans un style d’animation aussi ludique qu’expérimental. Cette liberté formelle confère à l’ensemble une énergie singulière, proche de l’hallucination, où tout semble possible : des aliments parlent, des animaux s’invitent dans les récits, et les frontières entre réel et imaginaire se dissolvent. Derrière cette excentricité se cache pourtant une véritable précision émotionnelle : lorsque le film introduit des photographies réelles, l’étrangeté des dessins laisse place à une reconnaissance immédiate, comme si l’animation avait capté l’essence même des individus.
Mais sous ses airs de comédie absurde, Endless Cookie aborde des enjeux bien plus graves. Les récits évoquent, souvent en creux, le racisme systémique, la dépossession territoriale ou encore les traumatismes liés aux pensionnats autochtones. Plutôt que de s’inscrire dans une approche didactique ou misérabiliste, le film privilégie une distance ironique et un humour omniprésent. Cette légèreté n’efface pas la violence des sujets, mais témoigne d’une résilience profondément ancrée dans le quotidien et dans la transmission orale.

Cependant, cette liberté totale constitue aussi la principale limite du film. Son rythme effréné, l’accumulation de digressions et la saturation sonore peuvent rapidement devenir éprouvants. À force de refuser toute structure, le récit finit par s’étirer et perdre en impact, certaines séquences humoristiques semblant se répéter ou s’essouffler. Lorsque le film ralentit et laisse davantage de place à des moments plus contemplatifs ou politiques, il gagne en puissance et en clarté – mais ces instants restent trop rares.
Au final, Endless Cookie s’impose comme une expérience cinématographique singulière, débordante d’inventivité et d’humanité, mais parfois prisonnière de sa propre profusion. Entre chaos jubilatoire et dispersion narrative, le film fascine autant qu’il déroute. Une œuvre profondément originale, dont l’énergie communicative et la tendresse évidente compensent partiellement les excès, sans jamais totalement les maîtriser.

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