Pluribus – S1

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Une science-fiction inconfortable sur le droit d’aller mal

Avec Pluribus, Vince Gilligan signe une œuvre déroutante, audacieuse et profondément inconfortable, qui confirme son talent pour transformer des concepts vertigineux en expériences narratives résolument humaines. Abandonnant les territoires criminels de Breaking Bad et Better Call Saul, le créateur explore ici une science-fiction à la fois satirique, philosophique et existentielle, où la fin du monde ne prend pas la forme du chaos, mais d’une harmonie forcée.

Le point de départ est aussi simple que radical : l’humanité entière est absorbée par une conscience collective, une ruche parfaitement pacifiée où règnent bienveillance, consensus et bonheur absolu. Une utopie, à ceci près qu’elle laisse sur le bord de la route une poignée d’êtres humains restés immunisés. Parmi eux, Carol Sturka, romancière à succès installée à Albuquerque, figure abrasive, solitaire et douloureusement lucide, interprétée avec une intensité remarquable par Rhea Seehorn. Alors que le monde s’apaise, Carol, elle, refuse. Refuse d’adhérer, refuse de se taire, refuse de devenir une parmi des milliards.

La grande réussite de Pluribus tient dans ce renversement glaçant : l’apocalypse ne détruit pas la civilisation, elle la rend trop parfaite. Gilligan imagine un monde transformé en immense service client, où chaque désir est anticipé, chaque frustration absorbée, chaque conflit éradiqué. Derrière cette gentillesse universelle se dessine pourtant une violence sourde : celle de l’effacement de l’individu, de la pensée dissonante, du droit à la colère et à l’inconfort. Le sourire permanent devient une arme, la sollicitude une stratégie d’assimilation.

La série assume un rythme lent, parfois contemplatif, qui pourra désarçonner. Mais cette lenteur sert un projet précis : scruter, presque à la loupe, la manière dont une femme en deuil résiste à un monde qui lui intime d’aller mieux. La perte de Helen, sa compagne, irrigue chaque décision de Carol et donne à son obstination une résonance intime, loin de tout héroïsme classique. Pluribus n’est pas une enquête à mystère ni une course contre la montre, mais une étude de caractère, parfois rude, souvent troublante.

Visuellement, la mise en scène alterne entre une lumière artificiellement rassurante et des éclats nocturnes aux accents néon, traduisant l’opposition entre façade et malaise. La direction artistique, précise et symbolique, participe à l’étrangeté diffuse de l’ensemble. Quant à Rhea Seehorn, elle porte la série avec une justesse impressionnante, rendant Carol tour à tour agaçante, vulnérable, drôle et profondément humaine.

Si Pluribus n’atteint pas toujours la densité émotionnelle des précédentes œuvres de Gilligan et souffre parfois d’un étirement excessif, son ambition, sa singularité et la pertinence de ses questionnements en font une proposition rare. Une fable sombre et ironique sur le prix de l’harmonie, qui rappelle que le progrès naît souvent de la friction, et que le bonheur, lorsqu’il devient obligatoire, peut vite se transformer en cauchemar.

Scénario
4/5

Acting
4.5/5

Image
4.5/5

Son
4/5

Note globale
85%

Pluribus propose une science-fiction dérangeante où l’humanité, unifiée dans une conscience collective pacifiée, atteint une perfection inquiétante. Face à cette harmonie imposée, une romancière lucide et endeuillée refuse l’effacement de l’individu et de la dissonance. Vince Gilligan signe une fable lente et satirique sur la violence douce du consensus absolu, portée par une Rhea Seehorn d’une intensité remarquable. Une œuvre ambitieuse qui interroge le prix à payer lorsque le bonheur devient une norme.

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  1. Une fable inquiétante sur la violence du consensus, voilà un programme qui promet de ravir pleinement. Et quel plaisir de retrouver Rhéa Seehorn après « Better call Saul » ! J’adore la manière dont tu laisses filtrer le mystère autour de ce personnage, comme autour de ce questionnement existentiel qui la bouleverse.

    Plus qu’à mettre la main sur cette série et profiter en ce qui me concerne.

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    1. Merci beaucoup pour ce retour, il me fait particulièrement plaisir. La série joue en effet sur cette inquiétude diffuse, presque insidieuse, où le consensus devient une forme de violence silencieuse. Et retrouver Rhea Seehorn dans un rôle aussi trouble et habité est un vrai bonheur — elle excelle dans cet entre-deux, entre doute intime et tension morale. Ravi que cette part de mystère t’ait parlé, il ne reste plus qu’à plonger dedans… l’expérience vaut clairement le détour.

      Aimé par 1 personne

  2. Magnifique article sur cette série que j’ai beaucoup aimée !

    Effectivement, tout se passe dans la douceur, il fait toujours beau à Albuquerque, tout le monde sourit, mais on sent pleinement cette violence latente, cette assimilation forcée, cette obligation cauchemardesque d’être heureux. C’est très bien vu pour « l’immense service client », c’est très actuel et représentatif de notre époque, la satisfaction en un clic, le bonheur à ma porte en 1 seconde.

    J’aime beaucoup ton interprétation sur le deuil de Carol, même si je ne le vois pas tout à fait de la même manière. À mes yeux, Carol est une éternelle insatisfaite, elle a toujours été de nature pessimiste, même avec Helen à ses côtés. On le voit quand elle est dans la voiture après sa séance de dédicace, ou dans cet hôtel de glace en Norvège. Là où Helen est enthousiaste, Carol voit le verre à moitié vide, elle ne se réjouit de rien. Malgré tout, je te rejoins sur le fait que son deuil la pousse à comprendre les événements, tantôt à se rebeller, tantôt à céder à la tendresse face à trop de solitude.

    En tout cas, c’est une très bonne série dont tu parles merveilleusement bien ! Ca fait du bien de voir des œuvres de science-fiction si abouties et réussies. Très hâte de voir la saison 2 !
    (PS : Ma critique arrive bientôt ! :D)

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire, ça fait vraiment plaisir de lire ton retour si détaillé et réfléchi ! 😄
      Tu as raison, cette série joue énormément sur ce contraste entre douceur apparente et tension latente, et j’adore la manière dont tu le soulignes, notamment avec le parallèle avec notre société du « tout immédiat » et de la satisfaction instantanée.

      Pour Carol, j’aime beaucoup ton interprétation aussi. Je vois ce que tu veux dire avec son pessimisme quasi chronique, et ça enrichit vraiment la lecture de son personnage. Ce mélange de frustration permanente et de moments de vulnérabilité face à la solitude fait toute sa richesse et sa complexité, je trouve.

      Je suis ravi que tu aies apprécié l’article, et je suis impatient de lire ta critique à toi ! 😄 La saison 2 promet de belles surprises, ça va être passionnant d’en discuter encore.

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