Dossier 137
Vu
26 novembre 2025 – Cameo Namur
Année
2025
Réalisation
Dominik Moll
Durée
115′
Casting
L.Drucker, M.Roehrich, C.Peronnet, S.Colombo, S.Mehrar
Entre loyauté et vérité – Le dilemme de l’IGPN
Dans un climat social tendu, ébranlé par les manifestations et les accusations de violences policières, Dossier 137 surgit comme un film d’une rare acuité sur les contradictions d’un système chargé d’enquêter sur lui-même. Aux commandes, Dominik Moll signe un thriller judiciaire à la fois rugueux et lucidement construit, centré sur Léa Drucker, incarnant une enquêtrice de l’IGPN — la « police des polices » — chargée de faire la lumière sur une blessure grave subie par un manifestant, pris pour cible pendant une manifestation. Ce qui commence comme une affaire de procédure se transforme rapidement en question de conscience, de loyauté et d’identité — personnelle, sociale, institutionnelle.
Dès les premières scènes, le film adopte une esthétique dépouillée, presque clinique: des bureaux froids, des interrogatoires filmés sans artifice, des plans serrés sur des visages tendus, des écrans d’ordinateurs, des vidéos de téléphones portables, des comptes-rendus administratifs. Aucun effet spectaculaire, aucune emphase visuelle: Dossier 137 mise sur le détail, la minutie, la patience de l’enquête. Ce style neutre — par moments presque austère — n’en rend que plus crédible l’immersion dans un processus d’investigation souvent opaque.

Le film ne donne jamais au téléspectateur ce qu’il espère. Pas d’action grandiloquente, peu de spectaculaire. À la place, un lent travail de deuil de la confiance: visionnage de caméras de surveillance, recoupement de témoignages, examen de vidéos amateurs, reconstitution de trajectoires, pressions hiérarchiques, silences pesants, doutes. C’est cette lente montée du doute — et non l’adrénaline — qui rend Dossier 137 si troublant. Le spectateur, comme l’enquêtrice, avance à tâtons, en serrant les dents, conscient que chaque réponse n’apporte parfois que de nouvelles questions.
Au centre du film, la prestation de Léa Drucker constitue l’ancre émotionnelle. Son regard, sa posture, sa détermination forcent l’empathie sans jamais basculer dans le pathos ou la virtuosité ostentatoire. Elle incarne un personnage à la fois fort et vulnérable, tiraillé entre l’obligation professionnelle, la solidarité et une sensibilité viscérale surfant sur un passé commun avec la victime — un lien géographique, social, moral. Elle porte la complexité du film dans un rôle tout en retenue, en humanité.
Mais ce parti pris formel et narratif — sobriété, lenteur, détails procéduraux — peut aussi jouer contre le film. Quelques longueurs se font sentir, certaines scènes d’exposition paraissent un peu laborieuses, et l’équilibre entre enquête judiciaire et vie personnelle du personnage détourne parfois l’attention du cœur du récit. Le film aurait gagné à éviter d’alourdir le discours de ses thèmes sociaux, pour laisser émerger une interrogation plus subtile, moins didactique.

Malgré ces réserves, Dossier 137 s’impose comme un thriller contemporain nécessaire. Il n’offre pas de réponses faciles — ni morale surplombante, ni rédemption spectaculaire — mais il oblige à regarder en face les contradictions d’un système censé protéger mais qui enferme souvent dans le silence. Il interroge sur la frontière entre justice et impunité, entre loyauté institutionnelle et devoir de vérité. Il met en lumière le poids des origines, de l’appartenance, de l’histoire individuelle dans l’exercice d’une mission de vérité.
En cela, ce film austère et mesuré — loin des explosions hollywoodiennes — remplit pleinement son rôle: celui d’un miroir posé devant nos sociétés, un miroir froid qui dérange, qui ébranle, qui questionne.

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