Dossier 137

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Entre loyauté et vérité – Le dilemme de l’IGPN

Dans un climat social tendu, ébranlé par les manifestations et les accusations de violences policières, Dossier 137 surgit comme un film d’une rare acuité sur les contradictions d’un système chargé d’enquêter sur lui-même. Aux commandes, Dominik Moll signe un thriller judiciaire à la fois rugueux et lucidement construit, centré sur Léa Drucker, incarnant une enquêtrice de l’IGPN — la « police des polices » — chargée de faire la lumière sur une blessure grave subie par un manifestant, pris pour cible pendant une manifestation. Ce qui commence comme une affaire de procédure se transforme rapidement en question de conscience, de loyauté et d’identité — personnelle, sociale, institutionnelle.

Dès les premières scènes, le film adopte une esthétique dépouillée, presque clinique: des bureaux froids, des interrogatoires filmés sans artifice, des plans serrés sur des visages tendus, des écrans d’ordinateurs, des vidéos de téléphones portables, des comptes-rendus administratifs. Aucun effet spectaculaire, aucune emphase visuelle: Dossier 137 mise sur le détail, la minutie, la patience de l’enquête. Ce style neutre — par moments presque austère — n’en rend que plus crédible l’immersion dans un processus d’investigation souvent opaque.

Le film ne donne jamais au téléspectateur ce qu’il espère. Pas d’action grandiloquente, peu de spectaculaire. À la place, un lent travail de deuil de la confiance: visionnage de caméras de surveillance, recoupement de témoignages, examen de vidéos amateurs, reconstitution de trajectoires, pressions hiérarchiques, silences pesants, doutes. C’est cette lente montée du doute — et non l’adrénaline — qui rend Dossier 137 si troublant. Le spectateur, comme l’enquêtrice, avance à tâtons, en serrant les dents, conscient que chaque réponse n’apporte parfois que de nouvelles questions.

Au centre du film, la prestation de Léa Drucker constitue l’ancre émotionnelle. Son regard, sa posture, sa détermination forcent l’empathie sans jamais basculer dans le pathos ou la virtuosité ostentatoire. Elle incarne un personnage à la fois fort et vulnérable, tiraillé entre l’obligation professionnelle, la solidarité et une sensibilité viscérale surfant sur un passé commun avec la victime — un lien géographique, social, moral. Elle porte la complexité du film dans un rôle tout en retenue, en humanité.

Mais ce parti pris formel et narratif — sobriété, lenteur, détails procéduraux — peut aussi jouer contre le film. Quelques longueurs se font sentir, certaines scènes d’exposition paraissent un peu laborieuses, et l’équilibre entre enquête judiciaire et vie personnelle du personnage détourne parfois l’attention du cœur du récit. Le film aurait gagné à éviter d’alourdir le discours de ses thèmes sociaux, pour laisser émerger une interrogation plus subtile, moins didactique.

Malgré ces réserves, Dossier 137 s’impose comme un thriller contemporain nécessaire. Il n’offre pas de réponses faciles — ni morale surplombante, ni rédemption spectaculaire — mais il oblige à regarder en face les contradictions d’un système censé protéger mais qui enferme souvent dans le silence. Il interroge sur la frontière entre justice et impunité, entre loyauté institutionnelle et devoir de vérité. Il met en lumière le poids des origines, de l’appartenance, de l’histoire individuelle dans l’exercice d’une mission de vérité.

En cela, ce film austère et mesuré — loin des explosions hollywoodiennes — remplit pleinement son rôle: celui d’un miroir posé devant nos sociétés, un miroir froid qui dérange, qui ébranle, qui questionne.

Scénario
3.5/5

Acting
4/5

Image
4/5

Son
3/5

Note globale
72.5%

Dossier 137 suit une enquêtrice de l’IGPN confrontée à une affaire de violence policière qui devient un conflit intérieur. Le film privilégie une mise en scène dépouillée et un doute grandissant plutôt que le spectaculaire. Porté par une interprétation nuancée de Léa Drucker, ce thriller sobre interroge la vérité, la loyauté et les failles du système.

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  1. Vu tardivement, mais j’en ressors satisfait. Et une fois encore, tu parviens à toucher précisément (impacter dirait un policier) ce qui nous tient en haleine dans ce film : la recherche de la vérité, celle qui n’est pas bonne à dire pour tout le monde. Comme tu le dis, ce sont de grands sujets de société auxquels s’adosse le « dossier 137 », de ceux qui font le ciment de notre société. Faire le choix de situer l’affaire en cette période où la « France des ronds-points » se donnait rendez-vous sur celui des Champs-Elysées est particulièrement bien vu : opposition de point de vue Paris-Province auquel il ajoute, pour complexifier encore, l’opposition Paris-banlieue. Moll crée une sorte de géographie du malaise accentuée par ce « lien » dont tu parles dans l’article. Le choix de l’IGPN plutôt que celui d’une compagnie de CRS ou d’un groupe de gilets jaunes, impose ce regard neutre qui se trouve fissuré par la proximité relative entre Stéphanie et la famille Girard, mais hautement nécessaire à mes yeux pour insuffler l’empathie . Cette flic rigoureuse aura donc des failles, commettra des maladresses et cela ne la rend que plus humaine à nos yeux.

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    1. Merci beaucoup pour ce retour aussi attentif et stimulant. Tu mets des mots très justes sur ce qui fait, à mes yeux aussi, la force du Dossier 137 : cette quête d’une vérité inconfortable, jamais totalement dicible, et pourtant essentielle au fonctionnement du collectif.
      La manière dont Dominik Moll articule les espaces – Paris, la province, la banlieue – comme autant de zones de friction sociales et symboliques est effectivement remarquable, et ton expression de « géographie du malaise » me paraît très parlante. Elle éclaire aussi ce fameux « lien » que le film tisse, parfois de façon presque souterraine, entre les individus et les institutions.
      Le choix du point de vue de l’IGPN me semble, comme tu le soulignes, fondamental : il impose une apparente neutralité qui se fissure peu à peu au contact de l’humain, de l’intime, et de l’empathie. Les failles de Stéphanie, ses maladresses, ne l’affaiblissent jamais ; elles la rendent au contraire profondément crédible et incarnée, et permettent au film d’éviter toute posture théorique ou surplombante.
      Merci encore pour cet échange, qui prolonge le film bien au-delà de son dernier plan !

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