It Was Just An Accident
Vu
3 octobre 2025 – Palace Bruxelles
Année
2025
Réalisation
Jafar Panahi
Durée
105′
Casting
M.Afshari, V.Mobasheri, E.Azizi, H.Pakbaten
Vengeance, doute et échos d’un pays meurtri
Dans It Was Just an Accident, Jafar Panahi signe une œuvre à la fois sobre et furieuse, un film qui se joue des frontières entre thriller, fable morale et dénonciation politique. Le point de départ est infiniment modeste: en rentrant chez lui le soir, un homme renverse un chien, puis tombe en panne. En cherchant de l’aide, il croise Vahid, un ancien prisonnier qui croit reconnaître dans le pas boitant du conducteur son tortionnaire d’hier. De cette intuition naît un acte extrême: l’enlèvement de l’inconnu, bientôt remis en question par les membres d’un groupe, eux-mêmes victimes du régime, qui doutent de l’identité de leur proie.
Le film excelle dans le flou moral. On ignore si l’homme capturé est réellement le bourreau, et chaque personnage, à bord du véhicule, apporte une pièce au puzzle — la voix, l’odeur, un souvenir, un récit traumatique — mais aucun indice ne convainc totalement. Le récit, orchestré autour de dialogues tendus, se faufile entre suspicion, colère et remords. Les revirements narratifs, parfois saisissants, introduisent une tonalité presque onirique — comme si le film oscillait entre réalité et cauchemar éveillé.

Avec une économie formelle remarquable, Panahi tend des pièges visuels et narratifs. Le cadre reste souvent resserré — l’essentiel de la narration se déroule dans l’habitacle d’un van ou sur des portions de désert poussiéreux — suggérant que l’espace est une contrainte autant qu’une métaphore. Le tempo est mesuré, presque lancinant ; la tension monte subtilement jusqu’au troisième acte, qui frappe avec une intensité inattendue. Une scène finale, en plan long, suspendue dans le temps, laisse le spectateur en proie à l’angoisse.
Impossible de dissocier It Was Just an Accident du contexte de création. Panahi, contraint de travailler clandestinement et souvent persécuté, puise dans des récits réels entendus en prison pour composer son scénario. Le film devient ainsi un acte de résistance: il déplie les blessures d’un régime autoritaire à travers l’intime, sans jamais verser dans l’étendard politique direct. La gestation clandestine de ce film — tourné avec très peu de moyens, parfois dans deux voitures seulement, sous la menace constante — donne encore plus de force à sa parole.

Toutefois, It Was Just an Accident n’est pas exempt de fragilités. Certains revirements, tout en étant puissants, frôlent une forme de surenchère dramatique qui pourrait jeter un voile d’incrédulité sur le propos. De plus, l’équilibre entre gravité et touches d’humour noir n’atterrit pas toujours pleinement — certaines transitions de ton sont plus habiles que d’autres. Enfin, le film préfère poser des questions plutôt que donner des réponses: cela est voulu et puissant, mais cela peut laisser une part de frustration chez le spectateur en quête de résolution.
It Was Just an Accident n’est pas un film facile, mais c’est une œuvre qui hante longtemps après son visionnage. Panahi réussit la prouesse de transformer une histoire de vengeance notoirement simple en un miroir moral tendu vers l’universel. Il nous invite à réfléchir — sans juger, mais avec une tension subtile — à la frontière entre victime et bourreau, à la fureur qui dévore et à la fragilité d’un pardon qui jamais ne s’impose.

Si vous avez aimé : Walad Min Al Janna (2022), Quien a hierro mata (2019), Fauda (2015), Das Leben der Anderen (2006), La Jeune Fille et la Mort (1994), L’Aveu (1970), Z (1969)

Répondre à Pierre Vanesse Annuler la réponse.