It Was Just An Accident

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Vengeance, doute et échos d’un pays meurtri

Dans It Was Just an Accident, Jafar Panahi signe une œuvre à la fois sobre et furieuse, un film qui se joue des frontières entre thriller, fable morale et dénonciation politique. Le point de départ est infiniment modeste: en rentrant chez lui le soir, un homme renverse un chien, puis tombe en panne. En cherchant de l’aide, il croise Vahid, un ancien prisonnier qui croit reconnaître dans le pas boitant du conducteur son tortionnaire d’hier. De cette intuition naît un acte extrême: l’enlèvement de l’inconnu, bientôt remis en question par les membres d’un groupe, eux-mêmes victimes du régime, qui doutent de l’identité de leur proie.

Le film excelle dans le flou moral. On ignore si l’homme capturé est réellement le bourreau, et chaque personnage, à bord du véhicule, apporte une pièce au puzzle — la voix, l’odeur, un souvenir, un récit traumatique — mais aucun indice ne convainc totalement. Le récit, orchestré autour de dialogues tendus, se faufile entre suspicion, colère et remords. Les revirements narratifs, parfois saisissants, introduisent une tonalité presque onirique — comme si le film oscillait entre réalité et cauchemar éveillé.

Avec une économie formelle remarquable, Panahi tend des pièges visuels et narratifs. Le cadre reste souvent resserré — l’essentiel de la narration se déroule dans l’habitacle d’un van ou sur des portions de désert poussiéreux — suggérant que l’espace est une contrainte autant qu’une métaphore. Le tempo est mesuré, presque lancinant ; la tension monte subtilement jusqu’au troisième acte, qui frappe avec une intensité inattendue. Une scène finale, en plan long, suspendue dans le temps, laisse le spectateur en proie à l’angoisse.

Impossible de dissocier It Was Just an Accident du contexte de création. Panahi, contraint de travailler clandestinement et souvent persécuté, puise dans des récits réels entendus en prison pour composer son scénario. Le film devient ainsi un acte de résistance: il déplie les blessures d’un régime autoritaire à travers l’intime, sans jamais verser dans l’étendard politique direct. La gestation clandestine de ce film — tourné avec très peu de moyens, parfois dans deux voitures seulement, sous la menace constante — donne encore plus de force à sa parole.

Toutefois, It Was Just an Accident n’est pas exempt de fragilités. Certains revirements, tout en étant puissants, frôlent une forme de surenchère dramatique qui pourrait jeter un voile d’incrédulité sur le propos. De plus, l’équilibre entre gravité et touches d’humour noir n’atterrit pas toujours pleinement — certaines transitions de ton sont plus habiles que d’autres. Enfin, le film préfère poser des questions plutôt que donner des réponses: cela est voulu et puissant, mais cela peut laisser une part de frustration chez le spectateur en quête de résolution.

It Was Just an Accident n’est pas un film facile, mais c’est une œuvre qui hante longtemps après son visionnage. Panahi réussit la prouesse de transformer une histoire de vengeance notoirement simple en un miroir moral tendu vers l’universel. Il nous invite à réfléchir — sans juger, mais avec une tension subtile — à la frontière entre victime et bourreau, à la fureur qui dévore et à la fragilité d’un pardon qui jamais ne s’impose.

Scénario
4/5

Acting
3.5/5

Image
4/5

Son
3/5

Note globale
72.5%

Avec It Was Just an Accident, Jafar Panahi transforme une intrigue minimaliste en une réflexion vertigineuse sur la mémoire, la culpabilité et la violence d’État. Entre huis clos oppressant et échappées désertiques, le récit explore l’incertitude: l’homme accusé est-il réellement celui que ses geôliers croient reconnaître ? Sobre et tendu, le film oscille entre cauchemar et réalité, tout en portant la marque d’une création clandestine, à la fois intime et politique.

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  1. Tu le dis très bien, et avec les formes, « Un simple accident » tend un miroir vers la société iranienne au présent, mais surtout vers l’avenir selon moi. Il pose la question légitime l’après, de ce qui attend les tenants du régime lorsque celui-ci devra rendre des comptes. Il convoque l’imagerie des précédents, questionne la place de la justice, de la raison. Il y parvient sans jamais sombrer dans un excès de gravité, c’est ce qui fait je pense une de ses qualités. Mais c’est peut-être aussi ce qui lui procure un impact moindre en comparaison de son prédécesseur Rasoulof qui concentrait les griefs dans un autre déchirement intra-familial. Panahi signé paradoxalement un film assez simple, lisible et accessible, non dépourvu de style malgré les contraintes de tournage. La preuve par l’image en une scène d’introduction et une autre en conclusion.

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    1. Merci beaucoup pour ce commentaire détaillé et réfléchi ! J’aime beaucoup la manière dont tu analyses à la fois la portée sociale et politique du film tout en soulignant sa subtilité et son accessibilité. Ta comparaison avec Rasoulof est très intéressante et fait vraiment réfléchir sur les choix de narration et de ton chez Panahi. C’est un plaisir de lire un point de vue aussi précis et nuancé !

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      1. Merci beaucoup Pierre. C’est toujours très enrichissant de pouvoir débattre et échanger sur notre approche des films. Il me semble que nous sommes assez souvent raccords. 😉

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