Hoard
Vu
30 mai 2025 – À domicile
Année
2024
Réalisation
Luna Carmoon
Production
Vertigo Films
Casting
S.Lightfoot-Leon, L-B.Leach, H.Squires, J.Quinn, S.Spiro
Une œuvre dérangeante et poignante – Le portrait d’une âme fracturée
Premier long métrage de Luna Carmoon, Hoard s’impose comme une œuvre viscérale, dérangeante et étrangement touchante, à mi-chemin entre drame social, conte sensoriel et body horror. Rarement un film aura exploré avec autant de véhémence la manière dont les souvenirs refoulés s’infiltrent dans le présent, contaminant les corps autant que les esprits.
L’univers de Maria, la protagoniste, se déploie en deux temps. D’abord enfant dans les années 70, elle vit une relation fusionnelle avec sa mère Cynthia, figure fantasque et brisée. Incarnée avec intensité par Hayley Squires, cette mère célibataire succombe à un TOC d’accumulation compulsive, transformant leur appartement en une véritable caverne d’Ali Baba remplie de rebuts. On y trouve des aliments périmés, des objets abandonnés et des souvenirs concrets d’un amour qu’elle pense devoir prouver à sa fille à travers ce ramassage obsessionnel. Maria, interprétée enfant par Lily-Beau Leach, accepte ce monde d’ordures comme un écrin protecteur, une preuve d’amour crasseuse mais sincère.

Lorsque le fragile équilibre s’effondre, Maria est placée dans une famille d’accueil. La narration bondit alors dans le temps (Cette scène de l’escalier !) et c’est Saura Lightfoot-Leon qui incarne une Maria adolescente, vive, marginale, mais encore marquée par les stigmates d’un passé refoulé. C’est dans cette seconde partie que Carmoon articule sa réflexion sur la mémoire traumatique et le deuil avec une acuité troublante. La disparition soudaine de son amie Laraib et l’arrivée du mystérieux Michael (Joseph Quinn), fils adoptif revenu au foyer, bouleversent le fragile équilibre de Maria.
Le lien qui s’installe entre Maria et Michael oscille entre tendresse intuitive et pulsions dérangeantes. Leur relation, animale, quasi taboue, évoque l’ambiguïté d’un lien fraternel perverti par le désir. Mais plus que la transgression, c’est la reconnaissance silencieuse entre deux êtres brisés que filme Carmoon. À travers des gestes bruts et des rituels énigmatiques, leurs corps dialoguent là où les mots échouent. Cette complicité trouble agit comme un miroir déformant des traumatismes d’enfance, où la saleté devient le vecteur d’un retour à soi.
Visuellement, Hoard fascine autant qu’il bouscule. Luna Carmoon impose une grammaire sensorielle singulière: les textures dominent, les odeurs semblent suinter de l’écran, les matières – salive, craie, pisse, plastique – deviennent souvenirs autant que stimuli. Certaines scènes – comme celle du snooker, où une simple odeur de craie ravive des souvenirs enfouis – atteignent une puissance évocatrice rare.

Sous ses allures de film choc, Hoard est en réalité un drame d’une grande sensibilité sur les mécanismes du souvenir et l’impossible oubli. Maria ne peut se reconstruire qu’en affrontant l’héritage de Cynthia, en acceptant ce qui fut – et ce qui lui fut arraché. Ainsi, lorsque la jeune femme se remet à dissimuler des déchets sous son lit, ce n’est pas un simple geste de régression, mais une tentative inconsciente de reconstituer un sanctuaire de protection, un retour au ventre maternel.
Malgré son esthétique chargée et une tonalité volontairement hystérisante, le film ne cède jamais à la gratuité. Si certaines séquences peuvent dérouter ou heurter, c’est toujours au service d’une vérité émotionnelle. Carmoon montre sans détour qu’on ne guérit pas de la douleur par la douleur. Et pourtant, contre toute attente, Hoard parvient à s’ouvrir dans ses derniers instants, à offrir à son héroïne – et à ses spectateurs – un semblant de lumière au bout du tunnel.
En un mot, Hoard n’est pas un film aimable, mais il est inoubliable. Luna Carmoon signe une œuvre sensorielle et audacieuse, parfois excessive, souvent poignante, qui confirme une voix singulière dans le paysage cinématographique britannique.
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