Les Graines du figuier sauvage
Vu
12 novembre 2024 – À domicile
Année
2024
Réalisation
Mohammad Rasoulof
Production
Pyramide Distribution
Casting
S.Golestani, M.Rostami, S.Maleki, M.Zareh
Le théâtre des silences – Une fable sur le coût de la rébellion
Certains films, à l’instar de Les Graines du figuier sauvage, semblent indissociables du contexte dans lequel ils prennent vie. Ce drame iranien, né en réponse au meurtre en 2022 de Jina Mahsa Amini par la police des mœurs iranienne, fascine autant par son histoire de production que par sa force narrative. Réalisé clandestinement entre décembre 2023 et avril 2024 pour échapper aux représailles des autorités, le projet a frôlé le danger à chaque étape. Les images, transportées en secret, ont été montées en Allemagne, suivies de près par Mohammad Rasoulof, qui, condamné à une lourde peine, a traversé la frontière à pied quelques heures après avoir appris sa sentence. L’achèvement du film et sa sélection en Compétition officielle à Cannes relèvent presque du prodige, rendant difficile de dissocier l’œuvre de l’acte de rébellion qu’elle incarne. Ce drame familial, qui glisse progressivement vers le thriller, brouille les frontières entre public et privé, État et famille, réalité et fiction, créant une expérience cinématographique d’une intensité rare.
Au centre de l’histoire se trouve Iman, avocat promu enquêteur pour le régime iranien, un poste qui lui apporte privilèges et dangers. Avec sa femme Najmeh et leurs filles Rezvan et Sana, il emménage dans une maison plus grande, symbole ambigu d’un ascenseur social empoisonné. Derrière cette apparente ascension se cache une réalité implacable: son nouveau rôle l’oblige à signer des condamnations à mort sans examen, plongeant l’homme intègre dans un tourbillon moral. Cette tension intime s’intensifie alors que Rezvan et Sana, influencées par les mouvements sociaux en cours, rejettent les valeurs patriarcales de leur père.

Rasoulof mêle habilement le drame familial au thriller politique, créant un portrait complexe d’une société en crise. La maison familiale devient un théâtre de guerre psychologique, où les secrets et les tensions bouillonnent derrière des portes closes. Les performances des acteurs, en particulier celles de Misagh Zare et Mahsa Rostami, insufflent une vie captivante à ces personnages déchirés entre loyauté et rébellion. La caméra de Pooyan Aghababaei accentue cette intensité par des compositions visuelles sobres, ponctuées d’éclats stylistiques qui renforcent l’immersion.
La force de ce film réside aussi dans sa capacité à transcender le cadre fictionnel. En intégrant de vraies images de manifestations et de violence policière, Rasoulof brouille les frontières entre cinéma et documentaire. Ces séquences, brutalement authentiques, rappellent que la lutte des personnages reflète celle de millions d’Iraniens. Les slogans « Femme, vie, liberté » résonnent non seulement comme un cri de ralliement, mais aussi comme le cœur battant du film.
La seconde moitié du récit marque une transition audacieuse vers un registre plus dramatique et symbolique. Les tensions latentes explosent dans une série de scènes haletantes: une course-poursuite, une confrontation tendue et une utilisation mémorable de la règle de Tchekhov. Ce basculement stylistique, évoquant les westerns classiques, élève la parabole politique en une tragédie universelle sur les sacrifices et le coût de la liberté.

Les Graines du figuier sauvage est également une réflexion sur la dynamique des genres et des générations. Iman incarne une institution patriarcale rigide, tandis que ses filles symbolisent une jeunesse avide de changement, prête à payer le prix fort pour un avenir meilleur. Najmeh, quant à elle, oscille entre son rôle traditionnel de soutien et une prise de conscience progressive. Ce microcosme familial reflète les fractures profondes d’une société en quête de transformation.
La conclusion, empreinte de douleur et de deuil, laisse pourtant entrevoir une lueur d’espoir: celle d’un changement inévitable, bien que difficile. Mohammad Rasoulof, en exil forcé, reste profondément lié à son pays, et ce film en est une preuve éclatante. Véritable cri du cœur, Les Graines du figuier sauvage transcende ses imperfections pour devenir une œuvre essentielle, aussi audacieuse dans son propos qu’émouvante dans son exécution.
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