Jay Kelly
Vu
19 décembre 2025 – À domicile
Année
2025
Réalisation
Noah Baumbach
Durée
132′
Casting
G.Clooney, A.Sandler, R.Keough, L.Dern, E.Mortimer, G.Gerwig
La gloire en héritage, l’absence en partage
Avec Jay Kelly, Noah Baumbach s’attaque à un territoire qu’il connaît bien : celui des fêlures intimes dissimulées derrière la réussite sociale. Le film met en scène une figure de la célébrité arrivée à un point de bascule, confrontée à ce qu’elle a sacrifié pour rester au sommet. À travers ce récit de crise tardive, Baumbach livre une œuvre à la fois lucide et paradoxale, riche en intentions, mais dont la maîtrise formelle tend parfois à lisser l’impact émotionnel.
George Clooney incarne Jay Kelly, acteur mondialement reconnu, honoré dans un festival européen alors même que sa vie personnelle se délite. La relation avec ses filles est distendue, les amitiés se sont étiolées, et certaines décisions passées refont surface avec une violence inattendue. Ce dispositif narratif, fondé sur le retour du refoulé et la confrontation aux fantômes du passé, installe d’emblée une dimension méta assumée : difficile de ne pas lire le personnage comme une variation sur la persona publique de Clooney lui-même. Le film joue de cette porosité avec habileté, parfois avec trop d’insistance.

Baumbach excelle lorsqu’il observe les micro-frictions humaines, les dialogues qui dérapent, les silences lourds de reproches. Certaines scènes, notamment celles opposant Jay à sa fille aînée, atteignent une justesse émotionnelle indéniable et mettent à nu la violence douce de l’absence répétée, des promesses ajournées, des priorités mal placées. Le film interroge avec finesse la manière dont l’ambition peut devenir une armure, protectrice en surface mais profondément asphyxiante.
Sur le plan de l’interprétation, Clooney surprend par une retenue bienvenue. Derrière le charme et l’assurance, il laisse affleurer une vulnérabilité fragile, presque embarrassée. Mais c’est Adam Sandler qui marque durablement les esprits. En manager loyal, constamment relégué au second plan de sa propre existence, il incarne avec une vérité saisissante les déséquilibres affectifs et économiques qui structurent le monde de la célébrité. Son personnage apporte au film une densité humaine que l’écriture ne parvient pas toujours à offrir ailleurs.

Car Jay Kelly souffre aussi de ses ambitions. À force d’accumuler les thèmes — la paternité défaillante, la culpabilité, la vieillesse, la création, la mémoire — le film peine parfois à approfondir chacun d’eux. Certains personnages secondaires semblent exister davantage comme des balises symboliques que comme de véritables présences incarnées. La mise en scène, élégante et soignée, accentue paradoxalement ce sentiment de contrôle permanent, là où le sujet appelait sans doute davantage de rugosité, de désordre, voire de malaise.
Reste un film honnête dans sa démarche, qui refuse les résolutions trop confortables et assume une conclusion en demi-teinte. Jay Kelly ne bouleverse pas, mais il observe avec une acuité certaine les illusions et les angles morts du succès. Une œuvre imparfaite, parfois trop consciente d’elle-même, mais suffisamment habitée pour susciter une réflexion durable sur ce que la reconnaissance publique laisse, trop souvent, dans son sillage.

Si vous avez aimé : Dolor y gloria (2019), Birdman (2014), BoJack Horseman (2014), Somewhere (2010), Stardust Memories (1980), All That Jazz (1979), The Last Tycoon (1976)

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