Left-Handed Girl
Vu
2 décembre 2025 – À domicile
Année
2025
Plateforme
Netflix
Durée
108′
Casting
M.Shih-yuan, J.Tsai, N.Ye, B.Huang
Femmes dans l’ombre – Portrait d’une résilience discrète
Avec Left-Handed Girl, Shih-Ching Tsou signe un premier long métrage en solo d’une délicatesse rare, tout en poursuivant un dialogue artistique amorcé depuis deux décennies avec Sean Baker (Anora). Le film, tourné entièrement à l’iPhone, s’inscrit dans une veine à la fois néoréaliste et sensorielle, traversée d’une énergie urbaine frénétique et d’une attention inlassable portée aux marges sociales. Situé au cœur de Taipei, le récit conjugue humour, douleur et tendresse autour d’une famille en reconstruction et interroge subtilement la transmission des croyances, des attentes et des blessures entre générations.

L’intrigue s’articule autour de Shu-Fen, mère célibataire qui revient dans sa ville natale avec ses deux filles après une crise silencieuse. La cadette I-Jing, solaire et curieuse, occupe le centre du film : c’est par ses yeux que la ville se réinvente en kaléidoscope de couleurs saturées, de néons et de fragments sonores. Confrontée aux superstitions encore vivaces — la main gauche, considérée comme « main du diable » par le grand-père — l’enfant entreprend, presque malgré elle, une exploration irrévérencieuse de son identité, entre confiance naïve et amoralité ludique. Sa « main interdite » devient une métaphore malicieuse des pulsions, de la désobéissance, mais aussi des héritages culturels qui façonnent les corps et les destins.
Tsou observe cette famille à l’échelle des gestes quotidiens, du travail précaire au marché nocturne aux tentatives d’émancipation contrariées. Le film révèle, sans appuyer le trait, combien les femmes restent piégées dans des rôles définis par la tradition : une fille mariée cesse d’appartenir à sa famille, un divorce devient condamnation perpétuelle, et chaque décision est guidée par la nécessité de préserver l’honneur familial. Cette pression sociale irrigue les parcours parallèles des deux sœurs : l’aînée I-Ann, parfois abrasive, oscille entre culpabilité, désir d’indépendance et illusions perdues, tandis que la cadette contourne les règles avec la fraîcheur d’une gamine qui ignore encore la violence symbolique à l’œuvre autour d’elle.

Visuellement, Left-Handed Girl fait preuve d’une inventivité permanente. La caméra proche du sol adopte le regard enfantin et confère à la ville une dimension immersive, presque tactile. Les cinéastes exploitent l’iPhone non comme simple gimmick, mais comme outil agile permettant une proximité documentaire avec les corps, les rues et les émotions. La mise en scène parvient à conjuguer chaos et bienveillance, densité narrative et humour discret, notamment grâce à des passages presque burlesques impliquant la grand-mère ou les trouvailles inattendues d’I-Jing.
L’ensemble culmine dans une scène familiale explosive où les rancœurs éclatent avec une théâtralité assumée, au risque de rompre avec le naturalisme initial. Pourtant, derrière ce dérapage mélodramatique, Tsou fait émerger des thèmes plus vastes : la honte comme fardeau collectif, la nécessité de briser les modèles transmis et la possibilité, infime mais réelle, d’une réconciliation avec soi et avec les autres.
Porté par l’interprétation enthousiasmante de la jeune Nina Ye, Left-Handed Girl s’impose comme un drame intime et vibrant, d’une sincérité émouvante. Une œuvre imparfaite mais profondément attachante, qui révèle une réalisatrice dont la sensibilité mérite une attention durable.

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