Sorry, Baby
Vu
8 août 2025 – Churchill (Liège)
Année
2025
Réalisation
Eva Victor
Production
A24
Casting
E.Victor, N.Ackie, L.Cancelmi, L.Hedges, J.Carroll Lynch
Les éclats tendres d’un passé lourd
Il est des films qui, tout en abordant des blessures profondes, choisissent d’en éclairer les contours avec délicatesse, humour et humanité. Sorry, Baby, premier long métrage d’Eva Victor, appartient à cette rare catégorie. Sans jamais se départir d’une légèreté assumée, il explore les failles d’une jeune femme qui tente de vivre avec un traumatisme, et trouve dans l’amitié un ancrage vital.
Agnes, professeure de littérature dans une petite université de Nouvelle-Angleterre, vit toujours dans la ville où sa vie a basculé. Le film, découpé en cinq chapitres non chronologiques, ne cherche pas à reconstituer l’événement central comme une pièce à conviction. Il en suggère plutôt la trace indélébile: un plan fixe sur une façade, un geste retenu, un mot qui s’étouffe. Ce choix narratif confère au récit une dimension pudique et réaliste, où l’on ressent le poids du souvenir sans que celui-ci ne prenne toute la lumière.

Victor, qui incarne elle-même Agnes, déploie un jeu d’une justesse rare. Elle se glisse dans la peau d’une femme maladroite en société, oscillant entre ironie mordante et fragilité désarmée. Face à elle, Naomi Ackie campe Lydie, amie de longue date et témoin privilégié de ses épreuves. Leurs échanges, parfois hésitants, parfois éclatants de drôlerie, sont le cœur battant du film. Lydie ne vit plus sur place, mais son soutien, même à distance, agit comme un fil de vie: écouter sans juger, être là dans les instants charnières, encourager à affronter ce qui reste tapi dans l’ombre.
L’un des atouts majeurs du film réside dans son humour. Jamais utilisé pour minimiser la gravité du vécu d’Agnes, il sert au contraire à souligner l’absurdité de certaines situations ou à tourner en ridicule ceux qui manquent d’empathie. Une crise de panique au volant, un chaton blotti dans un manteau lors d’une course au supermarché, une réunion universitaire gênante… autant de moments où la comédie affleure, rappelant que la vie continue de mêler l’incongru au douloureux.

La réalisation, sobre et précise, s’attache aux détails: un silence prolongé, une main qui hésite, un regard fuyant. Cette économie de moyens renforce l’authenticité de l’ensemble et permet aux émotions de surgir sans emphase. Les dialogues, volontairement inachevés ou maladroits, traduisent l’incapacité d’exprimer pleinement certaines expériences, avant de se relancer dans des éclats d’humour inattendus.
Soutenu par la maison de production Pastel de Barry Jenkins, Sorry, Baby s’inscrit dans la lignée d’un cinéma indépendant qui ose le mélange des tonalités et refuse les schémas narratifs figés. Après Promising Young Woman, The Assistant ou Women Talking, il apporte une voix atypique et précieuse au traitement du traumatisme sexuel à l’écran: ni manifeste rageur, ni drame figé, mais un récit qui laisse au temps et aux relations sincères la place nécessaire pour cicatriser.
Sorry, Baby est un film qui, derrière sa légèreté apparente, reste longtemps en mémoire. Il ne cherche pas à résoudre le passé, mais à montrer comment on apprend à vivre avec, grâce aux rencontres, aux gestes simples et aux mots choisis. Eva Victor signe un premier long métrage d’une maturité remarquable, drôle et émouvant à la fois, qui confirme qu’une main tendue peut parfois être plus puissante qu’une réponse définitive.

Si vous avez aimé : The Chair (2021), I May Destroy You (2020), Promising Young Woman (2020), A Teacher (2020), Notes on a Scandal (2006), The Accused (1988)

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