Eddington
Vu
12 août 2025 – Caméo (Namur)
Année
2025
Réalisation
Ari Aster
Production
A24
Casting
J.Phoenix, P.Pascal, E.Stone, A.Butler, D.O’Connell, L.Grimes
Miroir trouble d’un monde polarisé
Avec Eddington, Ari Aster quitte l’horreur surnaturelle pour se plonger dans une autre forme d’angoisse: celle des crises contemporaines. Loin des démons de Hereditary ou des solstices morbides de Midsommar, il filme une petite ville fictive du Nouveau-Mexique, prise dans la tourmente du Covid-19, des tensions raciales et des théories du complot. Ce que le cinéaste qualifie de « Covid Western » n’en est pas moins une fresque sociale sombre, où humour acide et malaise constant cohabitent.
Au cœur du récit, deux figures s’affrontent: le maire Ted Garcia (Pedro Pascal), partisan des mesures sanitaires, et le shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix), réfractaire au port du masque et rancunier face aux projets municipaux. La pandémie n’est ici que le point de départ d’un enchaînement de conflits: campagnes électorales aux allures de guérilla médiatique, rancunes personnelles, familles rongées par l’isolement et l’idéologie. La femme de Joe (Emma Stone) sombre dans la dépression, tandis que sa belle-mère, complotiste notoire, s’enfonce dans un tourbillon numérique. Autour d’eux, chacun s’enferme dans sa bulle d’opinions, alimentée par des algorithmes omniprésents.

Aster déploie un humour noir subtil, parfois cruel, dans des scènes qui oscillent entre satire politique et chronique absurde. On rit jaune devant un meeting municipal en visioconférence ou une publicité électorale trop sucrée pour être honnête. Mais derrière le gag perce une inquiétude plus profonde: le film montre un monde où la vérité est devenue relative, où les camps s’opposent sans jamais dialoguer. Le spectre du meurtre de George Floyd plane sur la ville, révélant les fractures raciales et idéologiques, mais chaque indignation semble aussitôt recyclée en posture ou slogan.
Visuellement, Eddington impressionne. La photographie signée Darius Khondji capte la désolation des rues vides et la lumière blafarde des écrans, installant une atmosphère presque post-apocalyptique. Les sons, discordants et oppressants, accentuent la sensation d’étouffement. Pourtant, cette maîtrise formelle ne masque pas les longueurs. Avec ses 150 minutes, le récit se dilue, certaines sous-intrigues peinant à justifier leur place. Le film promet un duel politique tendu mais laisse souvent retomber la tension, comme si Aster s’égarait dans un labyrinthe d’idées qu’il ne parvient pas à resserrer.

Les performances, elles, sont solides, mais bridées par un scénario trop bavard. Pedro Pascal et Joaquin Phoenix trouvent quelques moments de grâce, mais leur antagonisme aurait mérité plus de nerf. Emma Stone, quant à elle, navigue entre comédie absurde et drame intime, dans un rôle qui illustre bien le mélange de tons parfois déroutant du film.
Au final, Eddington ressemble à un grand sac où chacun peut puiser sa propre interprétation. Aster égratigne tout le monde: complotistes, élites politiques, militants de droite comme de gauche. L’exercice, volontairement inconfortable, tient parfois du miroir tendu au spectateur, parfois de la démonstration qui se complaît dans sa noirceur. Si certaines scènes frappent par leur acuité, l’ensemble souffre d’un manque de rythme et d’un propos qui, malgré son ambition, ne dit pas grand-chose que nous ne sachions déjà.
Trois étoiles donc, pour saluer l’audace visuelle et la volonté de capturer l’absurdité d’une époque, mais avec la réserve que suscite un film aussi inégal. On en ressort partagé, un peu lessivé, comme après une longue plongée dans un terrier obscur. Et peut-être est-ce là, malgré tout, le but d’Aster: nous rappeler que le chaos, désormais, n’est plus un accident, mais notre état naturel.

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