Bring Them Down
Vu
5 avril 2025 – À domicile
Année
2025
Réalisation
Christopher Andrews
Production
MUBI
Casting
C.Abbott, B.Keoghan, N-J.Noone, P.Ready, C.Meany
Le poids du silence
Dans les landes brumeuses de l’ouest de l’Irlande, les montagnes ne sont pas les seules à écraser les hommes: la rancune, la culpabilité, la virilité meurtrie et les traumatismes tus pèsent tout autant. Bring Them Down, premier long métrage de Christopher Andrews, ancien directeur de la photographie, s’inscrit dans cette atmosphère minérale où les silences grondent plus fort que les dialogues, et où la terre semble s’imprégner de la violence des hommes qu’elle abrite. Ce n’est pas tant une histoire que le film raconte qu’un climat qu’il distille, à la manière d’un poison lent.
Sur cette terre âpre, deux familles vivent côte à côte sans jamais se regarder. Ray, père autoritaire, élève des moutons avec son fils Michael dans une ferme qui survit à peine. À quelques kilomètres, Gary, son ancien ami devenu rival, vit avec sa femme Caroline et leur fils Jack. La tension latente entre les deux clans, chargée d’un passé obscur, éclate lorsqu’un acte de vandalisme met le feu aux poudres. Ray, campé par Colm Meaney, exige réparation. Pour Michael, interprété par Christopher Abbott, ce sera l’engrenage d’une violence impossible à contenir.

À première vue, Bring Them Down déploie les codes du drame rural: isolement, rancœurs générationnelles, silence pesant, hommes mutiques rongés par des blessures invisibles. Mais Christopher Andrews y injecte une amertume plus profonde, une sécheresse émotionnelle presque clinique. Le film épouse la rugosité de ses personnages: Michael est une plaie à vif, prisonnier d’une colère qu’il ne sait pas nommer. Jack, son alter ego chez les « ennemis », incarne une jeunesse tout aussi cabossée. Barry Keoghan, avec son mélange unique de nervosité et de fragilité, donne à Jack une intensité trouble qui électrise l’écran.
Le récit, morcelé, opte pour un changement de perspective à mi-parcours: le spectateur est invité à observer les mêmes événements sous l’angle des antagonistes. Une tentative louable de déconstruire les jugements hâtifs et de complexifier la notion de responsabilité. Pourtant, ce retournement, trop tardif, échoue à créer une véritable empathie. Les motivations profondes des personnages, tout comme les dynamiques qui les écrasent, restent en grande partie opaques. Le film suggère plus qu’il n’explore, et les figures masculines se figent dans leur mutisme sans qu’un réel vertige intérieur ne soit révélé.

À l’image de la scène d’ouverture – un accident de voiture montré uniquement à travers les visages de deux femmes – Bring Them Down affirme un point de vue fort: la violence dépasse toujours celui qui la provoque. Les femmes, reléguées aux marges de l’action, portent les marques de cette brutalité virile sans jamais en être les actrices. Caroline, victime et témoin de ce cycle infernal, incarne une forme de résilience muette face à des hommes incapables d’exprimer autrement que par les poings ce qu’ils ne peuvent verbaliser.
Si l’intention est manifeste – illustrer un monde où la douleur se transmet comme un héritage, sans mots et sans pardon – le film ne parvient pas toujours à transformer cette idée en récit pleinement incarné. Certaines scènes flirtent avec l’invraisemblance, et les personnages, enfermés dans leur archétype, manquent d’une densité qui permettrait de dépasser la seule atmosphère. L’esthétique, elle, est irréprochable: chaque plan est ciselé comme un tableau crépusculaire, chaque colline semble rugir d’un passé oublié.
Mais cette beauté formelle, aussi impressionnante soit-elle, ne suffit pas à masquer les zones d’ombre non travaillées du scénario. Bring Them Down capte avec acuité ce que la violence détruit, mais peine à sonder ce qui la précède. Comme si le film lui-même, à l’image de ses personnages, n’osait pas affronter ses propres démons.

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